02/10/2017

Penser autrement


Le monde ne cesse de passer par des convulsions inquiétantes. Les catastrophes dites naturelles se sont multipliées ces dernières semaines, particulièrement en Amérique centrale et aux Caraïbes. La paix semble si fragile, que l’on pense seulement aux Etats-Unis et à la Corée du Nord. Nos sociétés peinent à offrir un cadre de vie où tous se sentent en sécurité et respectés. Les actes terroristes se multiplient. Tant d’hommes et de femmes, d’enfants, vivent dans la pauvreté, et pas seulement à l’autre bout de la planète... Sur quoi déboucheront la crise catalane et le Brexit ? Le gouvernement français parviendra-t-il à développer une action politique ou sera-t-il, comme les précédents, à la remorque de l’argent roi et de l’économie libérale qui imposent leur loi ?
Sans doute, ces convulsions ne sont pas pires que celles que les civilisations ont toujours traversées. Nous sommes peut-être davantage démunis parce que nous manquons de repères, comme l’on dit. Non pas que notre monde irait davantage qu’hier à vau-l’eau. Mais tant de choses sont nouvelles qu’il faut apprendre à vivre et à penser autrement, en dehors d’un cadre fixe, solide, connu, à partir duquel les événements pourraient être évalués. La mondialisation est non seulement économique, mais aussi sociale et culturelle. Les migrations actuelles font se côtoyer toutes sortes de conceptions du monde. C’est aussi passionnant que cela peut paraître effrayant.
Nous avons le devoir, le responsabilité, d’apprendre à penser hors des repères, hors des grands récits dont nous savons qu’ils ne sont que mythification, mensonge historique écrit par et pour les vainqueurs. Nous ne reviendrons pas au monde d’hier, qui n’a d’ailleurs jamais existé ainsi que nous le rêvons à le reconstituer. Ne devons-nous pas pour le service de la paix et de l’humanité, au nom de notre foi, nous obliger à penser autrement ? Peut-être pas mieux, mais de façon à comprendre ce qui nous arrive, à prendre les décisions pour « une vie bonne, avec et pour les autres, dans des institutions justes ».
 En plus de nos activités ordinaires, en plus de notre vie de foi et ce que nous faisons pour lui donner de se développer et de s’exprimer, nous ne pouvons pas nous dérober à l’intelligence du présent. Ou plutôt, nos activités ordinaires et notre foi nous obligent à nous dépayser, à penser autrement. Cela au moins n’est pas nouveau : « Ne vous modelez pas sur le monde présent, mais que le renouvellement de votre jugement vous transforme et vous fasse discerner quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, ce qui lui plaît, ce qui est parfait. » (Rm 12,2)
Pour renouveler notre manière de penser, voilà trois titres qui peuvent intéresser.

Histoire mondiale de la France, sous la dir. de Patrick Boucheron, Seuil, Paris 2017
Cent vingt-deux auteurs, autant de dates présentées chronologiquement et regroupées par périodes, autant de notices de quelques pages chacune. On appréciera la précision des textes et le travail qui met les travaux érudits à la portée du plus grand nombre, ainsi que la conception de l’histoire, portée par son directeur, professeur au Collège de France. Quand commence la France, demandera-t-on par exemple. Avec les Gaulois ou avec les peintures rupestres de la Grotte Chauvet ? Avec le baptême de Clovis ou la dynastie capétienne ? Qu’est-ce que signifie faire telle réponse, comment et pourquoi en choisir une plutôt qu’une autre ? Qu’est-ce alors que la France ? Est-ce elle ou pas, la Rafle du vel’ d’hiv ? L’histoire n’est pas, au service de la gloire d’une nation, un récit orienté vers un but, dont personne, au moment même des événements, ne risquait de connaître le dénouement ni de mesurer les conséquences. Elle doit, forte du légitime conflit des interprétations, permettre d’approcher une vérité « scientifique », afin qu’on ne puisse dire n’importe quoi (« les vérités alternatives »), qu’il soit plus difficile de travestir le passé pour mieux confisquer la démocratie. Faire de l’histoire est un acte citoyen, qui consiste à se donner le temps de penser ce que signifient et rendent possible les diverses perceptions que l’on a aujourd’hui ou hier du passé.
Frédéric Boyer, Là où le cœur attend, P.O.L, Paris 2017
Ce dernier né des nombreux textes de l’auteur depuis un peu plus de 25 ans mêle poésie, réflexion philosophique, méditation biblique, traversée littéraire et une fois encore, l’intelligence d’une sensibilité aiguisée qui ne rate pas grand-chose de ce qui nous arrive. Qu’est-ce que l’espérance ? En quoi est-elle comme un gravillon dans la chaussure, qui fait boiter, questionne les évidences, non seulement de la vie personnelle, mais de la société tout entière ? Quand la vie pèse au point de devenir impossible, quand l’abîme, celui de Job, des psaumes et de tant d’entre nous, appelle la mort, comment vivre encore ? On voudra bien ne pas confondre espérance et superstition, possibilité d’un miracle ou d’un happy-end. Si l’espérance est possible, c’est parce qu’elle ouvre à la gratuité, fait dérailler les explications et la causalité, et redonne à la vie sa force, celle de seulement être offrande.
Alice Ferney, Les Bourgeois, Actes Sud, Arles 2017
Un roman qui se lit facilement, l’histoire de la famille Bourgeois sur un peu plus de cent cinquante ans, comment cette famille se constitue, ce qui la constitue, ces repères et le monde qui change, le monde avec ses chaos, deux guerres mondiales, les guerres coloniales, la vérité des camps d’extermination, les attentats de Charlie-Hebdo, de nombreux autres événements que l’on ne qualifiera pas pour n’être pas partisan, mai 68, la loi Veil, le féminisme, et même, en quelques lignes, la Manif-pour-tous. La continuité d’une famille, cela va de soi, confrontée, ou du moins face à un monde qui change.

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