vendredi 2 décembre 2016

Engeance de vipères (2ème dimanche de l'Avent)



Au tout début de l’évangile de Matthieu, juste après les récits de l’enfance, nous lisons l’entrée en scène de Jésus adulte (Mt 3, 1-12). Le contexte est de fin des temps, d’apocalypse. Le jour du jugement est annoncé comme terrible, la cognée est déjà à la racine de l’arbre, selon le Baptiste, qui traite ceux qui viennent se purifier d’engeance de vipères. Quand Jésus entre dans le monde, c’est la lutte à mort contre le mal, qu’il s’agisse de guérisons qui font reculer ce qui dégrade l’homme ou de violences, du massacre des innocents au Golgotha.
Apocalypse, jugement, dénonciation des forfaits, est-ce compatible avec la miséricorde que nous avons placée au centre de la prédication et de la vie de l’Eglise durant toute une année ? Faudra-t-il penser que l’évangile lui-même contredit la miséricorde ? Pourrions-nous mettre notre foi en un Dieu, fût-ce le Dieu de Jésus, qui ne serait miséricorde ? Je me moque, quant à moi, d’une vie à venir si elle est placée sous le signe de la terreur. Pour le dire moins carrément, la vie que déjà nous vivons avec Dieu n’a rien d’un « jour de colère » que la liturgie des défunts a d’ailleurs jugé bon de supprimer.
Mais comment entendre les propos de ce jour ? Faudra-t-il aussi les supprimer ?
Le Baptiste, comme Jésus parfois, se laisse emporter par le scandale de l’injustice et crie. Il crie avec les victimes du mal, qu’il s’agisse du mal dont des hommes sont responsables, ou de celui qui traverse la nature, maladie, mort, catastrophes naturelles, tout ce qui détruit la vie de ceux que le Seigneur aime. Il crie avec ceux qui souffrent et n’ont parfois plus même la possibilité de se faire entendre, de crier.
Le cri apocalyptique de Jésus et de Jean est d’abord celui de la souffrance. Il est aussi le cri qui dit la haine du mal. L’engeance de vipères désigne les amis du mal, nous aussi, surtout quand nous prétendons le contraire. Ne convient-il pas de s’adresser à ceux qui font le mal pour dire la haine que l’on a de ce qu’ils font ? Le cri de Jésus et du Baptiste, enfin, est le cri qui avertit, cri d’alarme, comme on interpelle quelqu’un qui court un danger sans le voir. Attention ! Attention, tu vas tomber, attention, tu vas te brûler.
Si nous prenions soin de nous comme Jésus prend soin de nous, nous n’irions pas fréquenter le mal et la mort. Si nous prenions soin de nous, je ne dis pas même des autres, comme Jésus prend soin de nous, nous ne pourrions rester indifférents à l’injustice qui frappe nos frères, nous ne pourrions nous accommoder de petits arrangements, non seulement avec la morale, mais aussi avec la vérité.
Parfois, j’ai l’impression que les chrétiens forgent une image de Dieu pour ne pas y croire vraiment ; ainsi ils auraient de bonnes raisons de ne pas s’abandonner à ce Père. Les cris du Baptiste et de Jésus contre le mal pourraient bien être adressés à nous qui disons chercher à changer nos vies, et non à tous. Non que nous chrétiens serions les seuls à fréquenter le mal. Loin s’en faut ! Mais nous fréquentons le mal et souvent tenons le discours de la vérité et de la morale comme si de rien n’était.
Peut-être avec nous, Jésus peut-il se permettre le langage apocalyptique. Car les disciples, chargés de dire la bonté du Père, font parfois de Dieu une horrible caricature et la cause d’injustices. Que n’a-t-on justifié au nom de l’amour de Dieu ? Arrêtez ! Ou bien parce que, disciples, nous nous imaginons mieux connaître Dieu que les autres. Est-ce si sûr ? Arrêtez ! Nous défendons une institution plutôt que l’amour de Dieu. Arrêtez ! Nous jugeons des autres sans être meilleurs qu’eux. La paille et la poutre sont dans nos évangiles mais nous continuons, borgnes, à vouloir guérir les autres. Arrêtez ! N’est-ce pas à hurler ?
Dans le fracas du mal et des armes, ne faut-il pas crier, et crier fort. Arrêtez ! Devant le mensonge qui trompe les frères, devant les gesticulations de conversion, le Baptiste et Jésus ne crient-ils pas : Arrêtez, engeance de vipères !
Peut-être certains seront tristes d’avoir entendu ces cris ; ils attendent de la parole de Dieu un baume, un réconfort. La poésie d’Isaïe nous offre dans sa beauté un peu de douceur et d’espérance, au moment même où elle n’ignore pas le sort des méchants.
Un rameau sortira de la souche de Jessé,
un rejeton jaillira de ses racines. […]
Il ne jugera pas sur l’apparence ;
il ne se prononcera pas sur des rumeurs.
Il jugera les petits avec justice ;
avec droiture, il se prononcera en faveur des humbles du pays.
Du bâton de sa parole, il frappera le pays ;
du souffle de ses lèvres, il fera mourir le méchant.
La justice est la ceinture de ses hanches ;
la fidélité est la ceinture de ses reins.
Le loup habitera avec l’agneau,
le léopard se couchera près du chevreau,
le veau et le lionceau seront nourris ensemble,
un petit garçon les conduira. […]
Le nourrisson s’amusera sur le nid du cobra ;
sur le trou de la vipère, l’enfant étendra la main.
Il n’y aura plus de mal ni de corruption
sur toute ma montagne sainte ;
car la connaissance du Seigneur remplira le pays
comme les eaux recouvrent le fond de la mer.

vendredi 25 novembre 2016

Vigies de la justice et de la paix (1er dimanche de l'Avent)


Une nouvelle année liturgique s’ouvre aujourd’hui. Nous reprenons la route avec Jésus, depuis l’annonce de sa venue jusqu’à sa résurrection et sa vie au milieu de son peuple.
Les textes de l’Avent sont les mêmes que ceux de la fin de l’année liturgique, littérature apocalyptique, annonce de la fin des temps, espérance d’un monde nouveau où fleurira la justice. L’attente de la justice crée des convulsions parce qu’elle est une lutte contre le mal. Nous sommes engagés dans cette lutte, dans notre propre vie, dans la société, dans l’Eglise même. De toute part, avec tous les hommes et les femmes de notre temps, qu’ils partagent ou non notre foi, nous sommes engagés pour un monde meilleur. Cela commence par la conversion de notre propre cœur. Que nos familles, nos lieux de travail, nos relations associatives ou de voisinages soient des lieux de paix et de fraternité.
Ainsi rêvait déjà le prophète : « De leurs épées, ils forgeront des socs, et de leurs lances, des faucilles. Jamais nation contre nation ne lèvera l’épée ; ils n’apprendront plus la guerre. » S’agit-il d’un rêve ? Non, mais précisément d’un engagement dans la cité, en grec, je le redis, un engagement politique. Notre foi nous convoque à coopérer pour que le monde soit fraternité, la fraternité des enfants d’un unique Dieu et Père. Notre foi nous convoque à la justice ou alors elle est mensonge.
L’urgence de la fraternité est aussi grande pour le monde que pour la vérité de la foi. En période de crise ‑ mais existe-t-il des périodes qui ne le soient pas ‑ l’urgence de la paix et de la fraternité, de la justice et de la reconnaissance de l’égale dignité de chacun, ne supporte pas les tergiversations, les hésitations, les demi-mesures. Il faut se positionner, je veux dire, il faut changer nos vies. Les mots et les déclarations d’intention ne suffisent pas. Un peu de badigeon religieux ou chrétien sur la façade de nos vies ne suffit pas. Je ne résiste pas à citer l’Apocalypse :
« A l’Ange de l’Eglise de Laodicée, écris : Ainsi parle l’Amen, le Témoin fidèle et vrai, le Principe de la création de Dieu. Je connais ta conduite : tu n’es ni froid ni chaud ‑ que n’es-tu l’un ou l’autre ! ‑ ainsi, puisque te voilà tiède, ni chaud ni froid, je vais te vomir de ma bouche. Tu t’imagines : me voilà riche, je me suis enrichi et je n’ai besoin de rien ; mais tu ne le vois donc pas : c’est toi qui es malheureux, pitoyable, pauvre, aveugle et nu ! […] Allons ! Un peu d'ardeur, et repens-toi ! Voici, je me tiens à la porte et je frappe ; si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui pour souper, moi près de lui et lui près de moi. […] Celui qui a des oreilles, qu’il entende ce que l’Esprit dit aux Eglises. » (Ap 3, 14-22)
L’évangile (Mt 24, 37-44) semble aussi ignorer les demi-mesures. C’est tout ou rien. Sommes-nous prêts ou non ? La venue du Royaume de justice, la venue du prince de la paix nous surprendra-t-elle comme un voleur ? Nous aurions passé notre vie à vouloir être disciples de Jésus et nous raterions le jour de sa venue, le jour de justice pour notre terre ?
C’est que ce jour n’est pas pour demain, dans très longtemps, à la fin des temps, autant dire, après notre mort. Ce jour est pour nous, et non pour ceux d’une génération d’un futur aussi lointain qu’indéterminé. Ce jour, c’est aujourd’hui. C’est aujourd’hui qu’il faut construire la paix, accueillir l’immigré puisque nous sommes tous des gens de passage et que nos pères ont immigré en Egypte, comme dit le Deutéronome, que Jésus dû se réfugier en Egypte pour échapper au massacre d’Hérode. C’est aujourd’hui, qu’il faut dans nos vies, dans nos familles, autour de nous, nous tenir prêts à accueillir celui qui vient.
Comment ? C’est bien sûr notre prière qui excite en nous le désir de son jour, qui nous tient éveillés, qui, présentation à Dieu de notre monde, avec ses joies et ses espoirs, ses tristesses et ses angoisses, fait de nous le signe visible de cette attente au milieu des hommes. Il manque à notre monde, le Prince de la Paix. Il manque à notre vie, celui que nous aimons. Notre engagement passe aussi par notre présence à l’assemblée de prière, comme une épine dans le pied d’un monde qui se croit auto-suffisant, mais qui ne parvient même pas à partager les richesses et arrêter les conflits. Nous sommes, par notre rassemblement dominical, les sentinelles de l’attente, les vigies de la fraternité, de la justice et de la paix.
Comme notre foi, notre prière serait mensonge si elle ne nous disposait pas à servir ici et maintenant le projet de fraternité du Prince de la paix. Il est temps, le jour va bientôt se lever ! Que notre vie tout entière soit le cri de tous ceux qui sont victimes du mal quel qu’il soit. Nous attendons la justice et la paix. Nous attendons Jésus, le Prince de la paix.

lundi 21 novembre 2016

La démission de l'archevêque de Lyon

Mgr Barbarin vient de reconnaître ses torts et de demander pardon pour sa gestion de l’affaire Preynat lors d’une célébration, le 18 novembre 2016.
« Ce soir, je demande pardon devant Dieu et devant tout notre diocèse, de n’avoir pas pris les devants pour enquêter comme il aurait fallu dès qu’un premier témoignage m’était parvenu, pardon de ne pas avoir sanctionné immédiatement un prêtre pour ses actes anciens, très graves et clairement indignes de son ministère, pardon de mes erreurs de gouvernance qui ont occasionné un tel scandale.
[…] Moi, Philippe, évêque de Lyon, je demande pardon, en mon nom personnel et au nom de mon Eglise, pardon pour tant de blessures, pour tant de silences et pour tant de phrases indignes. » (Source diocèse de Lyon)
Tout ça pour ça !
Deux ans après la première rencontre d’une victime de Preynat avec l’archevêque de Lyon.
Deux ans de mensonges, de roueries où il promet d’agir et diffère sans cesse l’action, où il se moque des victimes et laisse son avocat les insulter.
Deux ans de gesticulations médiatiques à jouer la victime lynchée par les méchants média qui ont eu comme seuls tords d’obliger l’archevêque à cesser de protéger un pédophile.
Deux ans à être la cause de ce que l’Eglise sainte soit trainée dans la boue pour défendre un siège et une carrière.
Deux ans à se servir de l'Eglise et non à la servir, à commencer chez les pauvres et les victimes.
Deux ans à ranger l’Eglise dans le camp du bourreau et non au côté des victimes.
Deux ans à se prétendre soutenu par le Pape et sans doute à le manipuler
Deux ans que des prêtres, des laïcs du diocèse et d’ailleurs, tentent d’interpeler le Cardinal, de le conseiller, et que, comme d’habitude, il n’écoute pas, car il n’écoute que ceux qui le courtisent. Ceux qui le prévenaient prétendaient précisément l’aider et les courtisans l’ont égaré ! C’est classique.

C’est la faillite d’une personne. C’est la faillite d’un système.
On se met à rêver. Et si, dès la première rencontre en 2014, les propos du 18 au soir avaient dicté la ligne de conduite de l’archevêque.

Une question. Des mots suffisent-ils ? Cette demande de pardon n’est-elle qu’une gesticulation de plus ? S’il s’est vraiment trompé et qu’il en est enfin convaincu, l’archevêque devrait présenter sa démission au Saint Père. Libre à l’évêque de Rome de l’accepter ou non. L’archevêque devrait démettre sa curie diocésaine. L’archevêque devrait modifier sa manière de gouverner, instaurant par exemple de nouveau le Conseil diocésain de pastorale.

Sans aucune de ces décisions, il sera évident que nous assistons à une manipulation de plus. Elle sera évidemment sacrilège, et même au carré, puisqu’elle a été faite au cours d’une messe de réparation après sacrilège, lorsque le corps du Seigneur est profané.

dimanche 20 novembre 2016

« La confiance et la foi font le Dieu ou l'idole. »

Colloque RSR, Paris, Célébration du 18 11 16

Lectures : Ph 1, 26 - 2, 13
Martin Luther, Grand catéchisme :
« Tu n’auras pas d’autres dieux. »
Cela veut dire : c’est moi seul que tu considèreras comme ton Dieu. Qu’est-ce que cela signifie et comment faut-il le comprendre ? Qu’est-ce qu’avoir un dieu ou qu’est-ce que Dieu ? Réponse : Un Dieu, c’est ce dont on doit attendre tous les biens et en quoi on doit avoir son refuge en toutes détresses. De telle sorte qu’avoir un dieu n’est autre chose que croire en lui de tout son cœur et, de tout son cœur, mettre en lui sa confiance. Comme je l’ai dit souvent, la confiance et la foi du cœur font et le dieu et l’idole. Si la foi et la confiance sont justes et vraies, ton Dieu, lui aussi, est vrai, et inversement, là où cette confiance est fausse et injuste, là non plus n’est pas le vrai Dieu. Car foi et dieu sont inséparables. Ce à qui (dis-je) tu attaches ton cœur et tu te fies est, proprement, ton Dieu.
Voici donc le sens de ce commandement : il exige la vraie foi et la confiance du cœur, qui aille au seul vrai Dieu et reste attachée à lui seul. Et c’est comme s’il disait : « Veille à ceci et fais que, moi seul, je sois ton Dieu, et n’en cherche jamais un autre. Ce qui veut dire : les biens qui te manquent, attends-les de moi, et cherche-les auprès de moi. Et si tu souffres malheur et détresse, blottis-toi et reste auprès de moi. C’est MOI, c’est moi qui te donnerai en suffisance et qui te tirerai de toute détresse. Fais que ton cœur ne reste attaché et ne repose auprès d’aucun autre. » […]
Ce commandement exige […] le cœur entier de l’homme, et que toute confiance soit placée en Dieu seul et en nul autre. Quant à « avoir Dieu », tu peux bien déduire qu’on ne peut le toucher ou le saisir avec les doigts, ni le mettre dans une bourde ou l’enfermer dans une boîte. Mais voici comment on le saisit ; quand le cœur s’empare de lui et est attaché à lui. Or, être attaché à lui par le cœur, ce n’est pas autre chose que se confier entièrement en lui. C’est pourquoi il veut nous détourner de tout ce qui est en dehors de lui et nous attire à lui parce qu’il est le bien unique et éternel. C’est comme s’il dit : « Ce que tu as cherché auparavant auprès des saints, ou la confiance que tu as mise en Mammon et ailleurs, attends tout cela de moi, et considère-moi comme celui qui t’aidera et que te comblera à profusion de tous bienfaits. »
Tu le vois, tu as maintenant ce que sont la vraie manière d’honorer Dieu et le culte qui lui est agréable […] à savoir que le cœur ne connaisse nulle autre consolation ni confiance qu’en lui.

Confesser Dieu ne réside pas dans l’affirmation de son existence mais dans la confiance qu’on met en lui parce qu’on en reçoit de lui la possibilité. Non pas Credo Deum esse ou credo in uno Deo mais Credo in unum Deum. Confesser Dieu est affaire d’alliance. Il est le Dieu pour nous ; pour nous les hommes et pour notre salut. « Foi et Dieu sont inséparables. » Et les chrétiens, prémisses de l’humanité nouvelles, sont frères ou amis, épouse pourquoi pas, enfants de l’unique Père.
En dehors de l’alliance, l’idole est là, sous la main ou comme dit le psaume, ouvrage de mains humaines ; elle est production de l’imagination, des sentiments ou de la raison, œuvre, qui se hasarde vainement et coupablement à saisir ou arraisonner Dieu. En dehors d’une rencontre où les hommes, personnes et communauté, sont rejoints par Dieu, le discours sur Dieu, même le plus subtil et maîtrisé, est mépris sacrilège de Dieu. « La confiance et la foi du cœur font le Dieu ou l’idole. » Si dire Dieu n’est pas réponse, on s’égare.
La théologie elle aussi, comme expression de la foi, avant d’être discours sur Dieu, est pratique de l’alliance, pratique de la foi ; elle est théologale. La théologie est culte coram Deo.
Que faisons-nous alors à prier maintenant si déjà nos travaux sont pratique de la foi ? Les quelques lignes de Martin Luther qui viennent de nous être proposées et que j’ai déjà cité par deux fois, avec leur dizaine d’occurrences du mot cœur, pourraient nous faire penser que nous entrerions maintenant seulement devant Dieu. Mais ce serait faire fausse piste. Notre intelligence ne serait pas elle-même si elle n’était cordiale. La prière ne serait pas humaine si elle n’était un culte raisonnable, logikè latreria. (Il importe qu’elle ne soit pas non plus une œuvre, travaux forcés, mais la gratuité tentée et offerte pour répondre à la gratuité pure et sans limite de celui qui s’offre depuis les origines.)
Moment du face à face, du cœur à cœur, du bouche-à-bouche même. Sensuum defectus ! Intelectus defectus ! Qu’est-ce qu’aimer Dieu ? Qu’est-ce qu’aimer Jésus ? Nous connaissons la déclinaison de la question par Augustin : Qu’est-ce que j’aime quand j’aime mon Dieu ? Elle demeure sans réponse. Ou plutôt, le texte d’Augustin se fait prière. Car aimer Jésus, c’est répondre, encore, à celui qui nous déclare ses amis, ses frères. Peut-on en dire plus ? Ici la nuit des sens et du sens nous garde de ne pas faire de la déclaration d’amitié et de fraternité une mythologie de plus.
Sommes-nous au bout ? Non, pas encore. Car entre le Charybde de l’au-delà des sens et du sens et le Sylla du mythe, nous serions condamnés à l’irrationnel, dont le moins que l’on puisse dire est qu’il ne s’accorde pas avec le culte selon le Logos, logiké latreria.
Confesser Dieu tel que Jésus nous le fait connaître, comme à des amis, faisant de nous ses frères, c’est reconnaître comme seul chemin possible d’une humanité comme fraternité celui du serviteur, la morphè doulou. Le projet est social, pour ceux qui parlent latin, politique, pour ceux qui parlent grec. Articulus standis vel cadentis de la foi, de la confession de foi y compris comme théologie, de la prière, de la possibilité même du divin.
Le service de l’humanité pour qu’elle vive est le lieu de la nomination de Dieu. On trouverait cela chez Ricœur. C’est l’extrême de la charité qui se déprend d’elle-même, comme bonne conscience, bons sentiments, prétendue gratuité, ce que les synoptiques décrivent par l’attitude des pharisiens. L’extrême de cet esclavage (on hésite à parler ainsi et préfère garder sans la traduire la morphè doulou), eis telon, rend la suite de Jésus extrémiste. Au service de l’humanité, eis telon, esclave, au moment même où Jésus nous appelle ses amis, parce que, dit-il, nous ne sommes plus ses serviteurs, doulos.
« Savez-vous ce qu'est être vraiment spirituels ? Se faire l'esclave de Dieu - marqués de son empreinte qui est celle de la croix, parce que déjà ils lui ont donné leur liberté - afin qu'il puisse nous vendre comme les esclaves de tout le monde, ainsi qu'il l'a été lui-même. » (Thérèse de Jésus, Demeures VII, 4, 8)
Comportez-vous ainsi entre vous, comme on le fait en Jésus Christ. » Il ne s’agit pas d’un conseil moral de Paul, mais de la vérité tant de la confession de foi et de la théologie que de la prière.
« Tu le vois, dit Luther, dont je détourne un peu le propos, tu as maintenant ce que sont la vraie manière d’honorer Dieu et le culte qui lui est agréable. »

vendredi 18 novembre 2016

Notre monde et le Royaume des cieux (Le Christ Roi)


Le Christ, roi de l’univers. Quel est l’évangile qui vient asseoir pour nous semblable confession de foi ? La mort en croix de Jésus (Lc 23, 35-43). De quel royaume s’agit-il si l’intronisation est mise à mort, crucifixion ? Nous rendons-nous bien compte de ce que nous affirmons ?
Si projet politique il y a dans l’affirmation du Christ, roi de l’univers – et il y a effectivement un projet politique dans la confession de foi chrétienne – il ne relève pas d’une prise de pouvoir, de la promotion d’un type de régime politique, de la nomination d’un gouvernement qui installerait une société ou une civilisation chrétienne. Il ne s’agit pas de promouvoir une société et une civilisation qui laisseraient structurellement une place pour Dieu, une obligation légale du divin, qui fonderait ainsi l’ordre, la vérité, la morale.
Mais qui d’entre nous cherche véritablement un tel projet politique ? Bien sûr, alors que s’effondre le consensus sur lequel nos démocraties s’édifient, nous prenons conscience de la nécessité de faire quelque chose. Mais nous ne pourrons pas revenir à un récit commun, dans un monde définitivement pluraliste et interdépendant, sauf à recourir à la violence et à la tyrannie. C’est pourtant la démarche des populismes qui érige la chimère d’un unanimisme, non seulement comme voie royale, mais comme les avenues brunes où défileront les bottes fascistes. Le populisme, pour aller à l’unanimisme, qu’il appelle l’identité nôtre, recourt à l’exclusion de ceux qui n’en sont pas. Il n’y a pas d’unanimité lorsque l’on commence par exclure.
La bénédiction de Babel nous a appris cela. Parler une seule langue, c’est comme ne voir aucune oreille dépasser. Nous devons bâtir un monde où les différences non seulement coexistent mais trouvent place dans le débat social.
Que reste-t-il comme projet ou moteur pour notre monde ? Le capitalisme, l’argent pourraient-il être fédérateurs ? Ne sont-ils pas le ressort de la construction européenne, sous couvert d’un projet de paix ? Le problème avec l’argent, qui, de fait, fait courir tant de monde au point de pouvoir être un principe unificateur, est qu’il augmente les inégalités ‑ du moins est-ce ce que nous voyons ‑, rate la possibilité de construire l’unité de l’humanité et de fonder un projet pour vivre ensemble.
Que reste-t-il comme projet ou moteur pour notre monde ? Ne pourrons-nous que foncer dans la guerre planétaire dont les replis nationalistes qui se multiplient semblent être les augures ? L’évangile a-t-il quelque chose à dire, non seulement à ceux qui sont rassemblés en son nom, mais à tout homme, par l’entremise de ses disciples, pour construire ce monde ? Ne serait-ce pas cela le Royaume des cieux, ce que l’évangile a à dire à l’homme hier comme aujourd’hui et demain, pour vivre en frères ?
L’évangile renverse tout. L’unanimité qui fondera un royaume de paix n’est pas d’affirmations, fût-ce de valeurs, et les meilleures, l’amour, le pardon, l’hospitalité, ce qui est déjà énorme. L’unité est de retrait. Jésus est retiré du monde comme un criminel. C’est sur la croix qu’il parle du Royaume à celui qui meurt avec lui. Et, ajoute Jean, la vie de Jésus ne lui est pas seulement prise, mais c’est lui qui la donne.
Si la croix est intronisation du prince du Royaume des cieux, c’est effectivement le renversement de toutes les valeurs. Le serviteur est la figure maîtresse ‑ étrange oxymore ‑ de celui qui règne en servant, de celui qui n’est au centre qu’à rejoindre et habiter les marges. Le serviteur, l’esclave disent l’évangile et Paul, en sa forme extrême, jusqu’au bout du don de soi, jusqu’au bout du service. N’est-ce pas seulement le service ‑ être otage d’autrui dirait Levinas ‑, qui permet à l’évangile de féconder ce monde en vue de la fraternité, de ce que nous appelons le Royaume des cieux.
Visconti, dans les Damnés, que la Comédie Française met en scène depuis juillet dernier, laisse planer sur nos sociétés l’ombre des fascismes. Les inégalités sont le terreau du renversement des démocraties ; le terrorisme actuel les fragilise sur un autre front. L’issue catastrophique n’est-elle qu’une manière de s’amuser à se faire peur ? Quel monde laissons-nous à nos enfants ?
Choisir le chemin du serviteur, je le sais, n’est guère enthousiasmant. Mais si c’était le seul pour la survie de l’humanité, pour la possibilité de transmettre la paix à nos enfants, n’est-il pas que temps de suivre le Christ, roi de l’univers qui règne en servant ?