vendredi 8 décembre 2017

L'apocalypse et Noël (2ème dimanche de l'avent)


Trump annonce le transfert de l’ambassade des Etats-Unis à Jérusalem. Son bras de fer avec la Corée du Nord a aussi de quoi effrayer. Poutine annonce se présenter à un nouveau mandat en 2018 et s’opposer coûte cher, très cher. On découvre que des Africains sont vendus comme esclave en Lybie. La guerre au Yémen se poursuit, l’ex-président a été assassiné. L’Union européenne publie une liste noire des paradis fiscaux mais n’en indique aucun relevant de ses propres membres. Après une liaison avec une élève de14 ans, un prof est condamné à … 18 mois avec sursis !
On pourrait continuer la liste des catastrophes, injustices, violences inhumaines et violations des droits de l’homme, des pages entières, juste à faire un instantané, sans remonter à plus de quinze jours ! Il y en a tant que l’on ne peut les connaître toutes, qu’il faut faire un vrai travail de recherche pour se tenir au courant.
Mais à quoi bon débusquer ainsi l’immonde ? A quoi bon le dire dans une homélie de laquelle on attend plutôt encouragement et espérance, vision d’un monde habitable et réconciliation ?
Ne pas dénoncer, ne pas voir, ne pas vouloir voir, c’est être complice. Qui, à l’heure d’internet, à l’heure de l’information mondialisée, pourra dire : « je ne savais pas » ? Personne ; nous n’aurons pas voulu savoir. De même que lors des commémorations d’attentats ou de la Shoah, on égraine la trop longue liste des victimes, chacune par son nom, de même faut-il dénoncer les crimes un à un pour rendre les victimes au jour. On ne les sauvera pas de la mort, ou rarement. On ne fera pas faire marche-arrière aux fous qui gouvernent, que des nations démocratiques parfois ont porté au pouvoir. Mais à ne pas nous taire, peut-être consolerons-nous les victimes, les convaincrons-nous que leur humanité n’est pas niée par tous, et éviterons-nous que leur haine devienne un feu vengeur. Je pense particulièrement à le jeunesse palestinienne.
A dénoncer, rien qu’à énoncer, déjà, on lute contre le mal, on se range aux côtés des victimes. Rien qu’à énoncer les victimes, on construit la pax. Voilà qui pourrait justifier que l’on fasse une liste plus sérieuse, précisément lors d’une homélie.
Et nous lisons à ce moment précis de notre actualité quelques versets de l’épitre de Pierre. Il faudrait lire ceux qui viennent juste après et qui concluent la lettre : « Vous donc, très chers, étant avertis, soyez sur vos gardes, de peur qu’entraînés par l’égarement des criminels, vous ne veniez à déchoir de votre fermeté. » Ce que nous avons entendu permet de remettre l’actualité à sa place. « Ce que nous attendons, selon la promesse du Seigneur, c’est un ciel nouveau et une terre nouvelle où résidera la justice. »
J’en entends qui me reprocheront de ne pas parler de Noël. Mais que je sache, le temps de l’avent, ainsi que le dit la préface, n’est pas tourné vers Noël, au moins dans sa première partie, jusqu’au 18 décembre. La préface de l’avent le dit : Il est déjà venu et il reviendra de nouveau revêtu de sa gloire. Le regard se tourne vers l’aube du salut et son terme, pas sur la fête dans quinze jours ! A moins que construire la paix en révélant les victimes ne soit honorer le prince de la paix de la première lecture de la nuit de Noël.
La lettre de Pierre ne parle pas non plus de Noël, ni aucune des lectures de ce jour. Mais si l’on veut parler de Noël, alors, allons-y. Que serait Noël si ce n’était espérer pour tous la libération de l’oppression et de la violence, de l’injustice, des guerres et de la mort, de l’humiliation et du déni des droits humains. « Ce que nous attendons, selon la promesse du Seigneur, c’est un ciel nouveau et une terre nouvelle où résidera la justice. »
Préparer Noël en ne regardant que le brillant de la fête, n’est-ce pas exactement faire tout ce qu’il faut pour ne pas préparer Noël, et organiser le grand mensonge qui détourne tant de monde de Jésus, de la foi ? Des enfantillages, et rien qui change le monde.
En ce temps d’apocalypse pour tant de nos frères, pour certains d’entre nous, il faudrait se rappeler, pour préparer Noël, les derniers mots de l’Apocalypse, du nouveau testament même. Nous les connaissons : « Viens Seigneur Jésus ».
« Ce que nous attendons, selon la promesse du Seigneur, c’est un ciel nouveau et une terre nouvelle où résidera la justice. » Viens Seigneur Jésus, viens !

vendredi 1 décembre 2017

Croire, c'est veiller... pas seulement en avent (1er dimanche de l'avent)



Entrer en avent. S’agirait-il de faire ce que, le reste du temps, nous n’aurions pas à faire parce que cela ne serait pas à l’ordre du jour ? Il s’agit plutôt de vivre la foi comme une veille, toujours ; le temps de l’avent, plus qu’un temps de veille, est un temps qui rappelle que la veille, l’attente, est une forme constitutive et constante de la vie de disciple.
Veiller, non pour se préparer à Noel. On en a même la nausée de cette préparation. Je comprends que ce soit important pour les enfants, mais le bazar commercial que cela engendre, la débauche de consommation, le gaspillage, nous en avons une indigestion. Alors que la planète souffre, on continue d’illuminer les rues comme si de rien n’était. Comme si l’important était d’égailler nos villes pendant quelques semaines. Ne les égaillerions-nous pas plutôt à faire que personne ne dorme dehors ?
Nous allons célébrer la naissance de Jésus, pauvre parmi les pauvres. Et pour l’honorer, que faisons-nous ? Nous sacrifions à l’idole ; le dieu argent commande nos actions, prend possession des rues et vitrines et efface les pauvres de nos regards et préoccupations.
Veiller, c’est vivre la foi, être disciple. Croire, en effet, ne consiste pas à savoir des trucs sur Dieu. Croire ne réside pas dans l’attachement à un corpus de valeurs ou de savoirs. Croire, c’est au contraire accepter d’exister les mains vides, les tendre comme les mendiants, pour recevoir, attendre de Dieu. Nous ne savons rien de lui, ou si peu, juste ce qu’il faut pour ne pas le confondre avec l’idole, juste ce qu’il faut pour ne pas l’enfermer dans une définition, fût-ce celle du catéchisme. Comment le Dieu plus grand, infini pourrait-il être dé-fini ?
A devenir la religion de toute la société, l’évangile est trahi. Non parce que tous y croiraient, mais parce que l’on a arrêté de croire l’évangile et profité de lui, usé de lui, pour sacraliser un type de société. Chrétiens, sans doute, mais croyants ? Et nous sommes parfois nostalgiques de ces temps, désespérés devant un monde qui n’est plus chrétien. (Notons que l’évangile n’a jamais été la religion de toute la société. Toujours, il y eu des juifs et quasi toujours des musulmans. La chrétienté a toujours été un rêve, a posteriori, ou un cauchemar puisque c’est par la force et l’exclusion que l’on s’est débarrassé des non-chrétiens.)
Plus encore, une société ne peut être chrétienne ou non. Une société ne peut se convertir, ne peut changer de vie, être disciple. Ses membres ont bien sûr le devoir de promouvoir des institutions justes ; elles seront en accord avec l’évangile et c’est évidemment préférable à la haine, la discrimination et la violence au pouvoir. Mais même avec une majorité écrasante de chrétiens, on n’a pas vraiment réussi.
L’évangile a prévenu, nous serons divisés dans les familles, à cause du nom de Jésus, jusqu’à ce que nos proches mêmes nous persécutent ! Et nous qui sommes déroutés, perdus, parce que nous n’arrivons pas à transmettre la foi à nos enfants ! Nous cherchons des boucs-émissaires, des responsables et des explications de la déchristianisation, ce que dit ce prêtre, ce que fait ce pape, la liquidation de sens du sacré, la perte des valeurs. Nous ne nous interrogeons peu sur notre propre manière de vivre la foi, soit dit en passant. Mais non, c’est déjà dans l’évangile, divisions dans les familles. Si les familles ne sont pas unanimement chrétiennes, comment le serait la société ? D’où vient le problème ?
Nous avons fait de la foi un système de pensée, un système social et politique, un code moral, des valeurs. Or, il s’agit de veiller. La foi n’est pas ce que nous possédons, mais ce qui est à attendre ; la foi c’est attendre et non voir ou posséder. « Voir ce qu’on espère, ce n'est plus l’espérer : ce qu’on voit, comment pourrait-on l’espérer encore ? Mais espérer ce que nous ne voyons pas, c’est l'attendre avec constance. » (Rm 8, 24-25) Ce qu’on voit, ce que l’on possède, comment l’espérer encore, comment le croire ?
Et qu’espérons-nous dans la foi ? Qu’est ce que nous attendons pendant l’avent comme manifestation de ce que nous attendons toujours ? « Qui nous fera voir le bonheur ? » demande le psalmiste. « Délivre-nous du mal », dit notre prière.
Bien sûr, si nous avons tout ce qu’il faut pour être heureux, si le mal ne nous atteint pas, nous n’avons rien à espérer. Mais aussi grande que soit notre joie, est-elle complète ? Aussi aveugles que nous soyons à la misère des autres ou résignés devant le mal, devons-nous vraiment faire avec ? Il ne s’agit pas de se flageller pour que cela fasse du bien quand ça s’arrête. Il s’agit au contraire de ne pas en rabattre sur le désir de la vie bonne. Il s’agit d’en vouloir toujours plus, de ne jamais se faire une raison de ce qui entrave le bonheur et la vie. « Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite. » (Jn 15, 11)
Sans ce bonheur, la vie n’est pas digne. Croire, n’a rien à voir avec l’établissement d’une société chrétienne, d’une famille chrétienne. C’est une protestation, une veille pour toujours plus de vie, c’est le rejet de ce qui n’est pas assez beau pour nous. Nos valeurs sont trop courtes, trop sages. Croire c’est espérer la vie, c’est veiller pour la vie. Qui veillera pour maintenir ouverte l’espérance d’une vie divinement humaine, humainement divine ?

vendredi 24 novembre 2017

Où être sûr de trouver Jésus ? (Christ Roi)


Nous lisons les derniers versets de l’évangile de Matthieu (Mt 25, 31-46) avant la passion et la résurrection. Immédiatement après ces lignes, c’est la pâque de Jésus, il est livré, tué, remis à la responsabilité des disciples qui tous l’abandonnent, à part quelques femmes au pied de la croix. La montée à Jérusalem est sur le point de s’achever au Golgotha. Quelles sont les dernières paroles de Jésus comme homme libre ?
Ce ne sont pas les chefs des Juifs et les Romains qui font disparaître Jésus. C’est lui qui s’efface et disparaît derrière les frères. Le testament de Jésus n’est pas l’invitation à ce qu’on le vénère, on pense à lui, fasse retentir son nom à la face des nations, mais que l’on vénère et pense à ceux que l’on rejette, à ceux que l’on ne veut pas voir.
Dans la logique de la prophétie d’Isaïe, Jésus prend la place du serviteur, méprisé, compté pour rien. Il a compris, par le prophète, que si le salut doit arriver à l’humanité, c’est par un homme à qui la dignité humaine est refusée, il a compris que si les hommes peuvent espérer être délivrés du mal – le péché bien sûr, mais aussi la souffrance et la mort ­– c’est parce que l’un d’entre eux, innocent, dont l’humanité est niée par tous, est révélé comme celui en qui Dieu se manifeste, est relevé parce que Dieu se manifeste pour lui.
C’est que la puissance, la toute-puissance est le contraire même de Dieu, empêche de rencontrer Dieu, et désigne l’idole. Et l’Eglise a fait et fait adorer l’idole… Demandez à des enfants ce qu’est un héros. Ce sera de l’ordre de superman, aux pouvoirs extraordinaires, qui se bat contre ses ennemis et les écrase par la force. C’est sans doute aussi ce que les adultes ont en tête. Sans quoi, les films et jeux à la superman ne trouveraient pas de public, sans quoi, les nations qui se rêvent puissantes, ne joueraient pas à Zorro, comme lors de la guerre du Golfe, comme lorsque l’on chasse Kadhafi de Lybie. On croit qu’à traquer le salaud, on sauvera le monde. Pour l’heure, les résultats ne sont pas plus probants en Lybie et en Irak qu’en Syrie, où ces mêmes nations se sont faites complices assez hypocrites d’un tyran qui n’a rien à envier aux autres.
La toute-puissance de Dieu, c’est justement de se ranger à côté de ceux qui ne valent rien, des laissés pour compte. Que Dieu, le très haut, au plus haut des cieux, habitent avec ceux qui n’ont plus figure humaine, voilà sa toute-puissance. Et il en faut à Jésus de la puissance pour ne pas retenir le rang qui l’égalait à Dieu. Et il nous en faut de la puissance pour déserter la puissance ou ce que nous nous imaginons être notre force. « Quand je suis faible, c’est alors que je suis fort. »
Voilà la royauté de Jésus. Est-ce bien le Dieu que vous êtes venus adorer ce matin ? Sinon, il est encore temps de partir. Mais si oui, où sont les pauvres ? Pourquoi sont-ils à la porte de l’Eglise ? Oui, je sais, c’est facile. Cela n’en demeure pas moins vrai. : ils ne sont pas ici ; comment Jésus y serait-il ?
Alors que nos valeurs chrétiennes sont de moins en moins partagées, c’est du moins le refrain de nombre d’entre nous, s’agit-il d’affirmer Jésus, de défendre l’identité chrétienne, l’identité culturelle ? Le Cardinal Vingt-Trois, peu suspect d’être un catho de gauche, s’exprimait ainsi récemment : « L’essentiel, ce n’est pas l’étendard, mais la manière dont se comportent les chrétiens ». Si nous devons refaire chrétiens nos frères, ce sera par notre manière de vivre. Qu’a-t-elle de fondamentalement différente de celle de tous ceux de notre milieu qui ne partagent pas la foi ? Ne témoignons-nous pas davantage de notre appartenance à un milieu et une classe sociale que de Jésus ?
Il est possible d’avoir l’impression d’avoir passé sa vie entière avec Jésus, être allé à la messe tous les dimanches depuis tout petit, avoir envoyé ses enfants au caté, à l’aumônerie, avoir défendu la culture chrétienne, et ne s’être jamais trouvé avec Jésus au point qu’il ne nous connaisse pas, au point que nous ne le reconnaissons pas, alors que nous méditons sa parole. Nous ne pouvons pas dire que nous ne savons pas. C’est très explicite, sans détour, pas besoin d’être exégète, théologien ou spécialiste. Chaque fois que nous l’avons fait, ou pas, à l’un de ces petits qui sont les siens, c’est à lui que nous l’avons fait ou pas.
Jésus disparaît derrière ceux à qui l’humanité est déniée. La parabole le dit quatre fois tant nous n’entendons pas. On ne sait jamais quand on vit avec Jésus. Sauf à secourir ceux que nous voyons « avoir faim, avoir soif, être nu, étranger, malade ou en prison ». (Ce n’est pas moi qui parle toujours de migrants et des étrangers. C’est l’évangile ! C’est le Christ-roi !) On est sûr de savoir où vivre avec Jésus, dans le service de ceux que nous voyons « avoir faim, avoir soif, être nu, étranger, malade ou en prison ».