vendredi 23 septembre 2016

La résurrection et les pauvres, quel rapport ? (26ème dimanche)



La parabole de ce jour (Lc 16, 19-31) semble reposer sur une théologie de la rétribution. Tu as été injuste durant ta vie, tu seras puni et connaîtras le sort que tu as réservé à ton prochain. Tu as été méprisé durant ta vie, tu seras rétabli dans ta dignité et prendras place comme un roi au festin messianique, au banquet des noces de l’agneau.
Ne convient-il pas qu’il y ait une sanction à l’arrogance, à l’oppression des frères, au mépris de l’humanité ? Ne faut-il pas que ceux qui ont participé à l’injustice pour davantage de pouvoir et d’argent, qui attisent les haines racistes pour mieux capter les voix, comme certains de ceux qui nous gouvernent ou y prétendent, que ce soit en France, en Italie, en Espagne, avec la corruption, la violation des règles électorales, la mainmise sur les media, les tentatives de corruption de magistrats, plusieurs mises en examen, reçoivent le salaire de leurs basses œuvres ? S’il n’y a pas de justice, ce monde a-t-il un sens ?
La théologie de la rétribution permet de nommer le bien et le mal. Si l’on peut impunément écraser le frère, ce monde ne peut être celui que Dieu a voulu. Ou plutôt, ce monde est la preuve qu’il n’y a pas de Dieu ; c’est un enfer pour la grande majorité. Nous savons que 70% de la population mondiale vivent avec 3% des richesses mondiales !
Mais la théologie de la rétribution a de sérieuses limites. J’en vois trois. Premièrement, ne tourne-t-elle pas à la revanche, au ressentiment ? Si c’est par haine des riches que l’on se retrouve à la table du festin messianique, que devient la sainteté des élus ? Si la revanche est le moteur de la foi et de la vie, comment la mort du Christ aura-t-elle vaincu la haine ? Et que dire de ceux qui, sans être riches et puissants, la majorité d’entre nous, ne sont pas pauvres au point que les chiens viennent lécher leurs plaies ? De quel côté sommes-nous ? Il se pourrait que par notre silence et notre inaction, nous soyons complices de l’oppression de tant d’hommes, de femmes, d’enfants en ce monde. Nous payerons très cher d’avoir soutenu l’idée d’une justice sur laquelle, de fait, nous nous asseyons. Qui d’entre nous est engagé au service des pauvres, pour réduire les inégalités, pour que les peuples opprimés aient la liberté de manger à leur faim et de vivre dignement et en paix dans leurs pays sans être obligés de fuir ? Qui d’entre nous refusera de voter pour les discours populistes et racistes, quand bien même, l’idéologie des autres candidats nous répugnerait ?
Deuxièmement, peut-on se contenter d’un « ils ne l’emporteront pas au paradis » et ne pas vouloir ici et maintenant un changement ? La théologie de la rétribution est souvent démobilisatrice, surtout si l’on n’en est pas à ce que les chiens viennent lécher nos plaies. Elle peut même inciter à ne rien changer, puisque la justice se fera plus tard, et ainsi à profiter de la situation. D’autant que rien ne garantit qu’il y a effectivement quelque chose de l’autre côté. Mais Jésus n’a pas prêché la justice pour après la mort, mais pour que cette vie-là, la nôtre, soit divine. Que nous importe un paradis, si nous ne faisons pas, avec le Christ, reculer l’enfer sur cette terre ? Dieu ne s’est jamais remis de ce que notre terre ne soit pas le jardin des délices de la Genèse. Le paradis n’est pas ailleurs, il est l’exigence autant que le sens ou la vocation de la vie des hommes. Le reléguer post-mortem, c’est ne pas y croire, c’est se moquer de Dieu, puisque l’on opprime les frères.
Troisièmement, si la parabole trouve son sens dans une théologie de la rétribution, quel sens a la remarque d’Abraham à la fin du texte : « S’ils n’écoutent pas Moïse ni les prophètes, quelqu’un pourra bien ressusciter d’entre les morts, ils ne seront pas convaincus. » Car Jésus a ressuscité d’entre les morts, et mêmes ceux qui y croient, nous, ne sommes que timidement engagés pour un peu plus de justice…
Voilà le drame, les disciples du Ressuscité sont aussi du côté de l’injustice, nous sommes aussi du côté de l’injustice. Des hommes, des femmes, des enfants meurent, et nous parlons d’identité française, de racines chrétiennes de l’Europe, de baisse d’impôts et de hausse de notre pouvoir d’achat.
Le Christ est ressuscité d’entre les morts. Qu’est-ce que cela change à notre regard sur les pauvres, qui paraît-ils tirent partie du système, savent récupérer les aides et allocations, et même trichent pour voler l’Etat ? Le Christ est ressuscité et les injustices, le mensonge et le mépris demeurent.
Je ne vois que deux solutions. Soit la résurrection du Christ est un mensonge (c’est d’ailleurs pour cela qu’on la rejette post-mortem, parce que rien n’est alors vérifiable) et que nous réunissons-nous encore dans les églises ? Soit c’est nous qui mentons, à nous dire chrétiens et à continuer à mépriser les pauvres. Terrible alternative. Une nouvelle fois, l’évangile ne nous laisse pas vivre tranquilles.

vendredi 16 septembre 2016

Voulons-nous vraiment la paix ? (25ème dimanche)

En ces temps de violence, mais en fût-il jamais autrement, la parabole de l’intendant malhonnête(LC 16, 1-13) est un encouragement. Si l’on s’est allié pour le pire, si l’on sait s’organiser pour tuer, recruter des enfants pour en faire des soldats, faire travailler des enfants pour payer des tee-shirts deux euros, on devrait pouvoir s’organiser pour la justice et la paix.
Les organisations internationales sont elles-mêmes trop souvent au service de ceux qui oppriment. On dénonce régulièrement le lobbying des intérêts industriels et financiers à Bruxelles, au mépris des citoyens, de la santé, de la sauvegarde de la planète. L’ONU est bloquée pour agir par exemple en Syrie. De fait, elle devient l’allié des terroristes. A refuser de trouver une solution, on laisse prospérer la violence. On peut même se demander si l’on n’est pas trop content de ne pas trouver de solutions. Pendant ce temps, on continue à vendre des armes, à affirmer son leadership sur telle ou telle partie du monde, etc.
Nous sommes très forts pour nous organiser à détruire, qui plus est avec la bonne conscience que donne le soutien aux organisations internationales. Un discours à l’ONU permet de se faire le héraut des droits de l’homme. Pendant ce temps, on ne modifie rien de sa stratégie. Que l’on ne vienne pas dire qu’il est impossible de s’entendre, puisque nous nous entendons, avec nos ennemis, pour nous battre et, avec nos amis, pour que chacun poursuivre la défense de ses intérêts.
La géopolitique n’est malheureusement pas le seul domaine où nous nous organisons pour le pire, où nous organisons le pire. C’est ainsi dans l’Eglise massacrée par les divisions d’hier et d’aujourd’hui, c’est ainsi dans nos familles. Les artisans de paix sont l’exception ; nous sommes exceptionnellement artisans de paix. Le reste du temps, comme l’intendant malhonnête, nous organisons notre intérêt.
Certains ne comprennent pas cette parabole, choquante, qui loue le gérant malhonnête. Nous sommes scandalisés de l’éloge de la malhonnêteté ; mais la parabole ne fait que nous mettre en scène. Hypocrites ! Il n’y a rien d’autre à comprendre dans cette parabole que nos vies diaboliques. La parabole ne fait que les raconter. Ce qui est choquant, ce sont nos vies, pas la parabole.
Ce faisant, la parabole nous encourage à nous organiser pour le bien. Puisque vous savez trouver votre intérêt, puisque vous savez vous organiser pour votre intérêt, ne changez rien, si ce n’est l’intérêt lui-même. Qu’il ne soit plus de toujours plus d’argent et de puissance, par la violence et l’injustice, mais toujours plus de fraternité et d’amour, par la paix et le dialogue.
Kant disait qu’on arrêterait de faire la guerre quand elle coûterait trop cher. Son réaliste était encore bien idéaliste. La guerre rapporte plus qu’elle ne coûte ! Palmyre certes nous préoccupe, mais c’est comme touristes potentiels : que faisons-nous pour les centaines de milliers de syriens tués ou que nous refusons d’accueillir ! J’ai bien peur que dans les familles, au travail, comme à l’échelle internationale, la haine ne nous coûte pas encore assez cher. Elle nous rapporte, ne serait-ce que de croire ne pas perdre la face !
Quel plaisir prennent certains à relayer sur internet les discours islamophobes ou racistes ? Pourquoi entretenir ainsi que titrent certains journaux « les assistés, comment ils ruinent la France ? ». Pourquoi acheter encore ces journaux ? On sait que c’est faux. Pourquoi les hommes politiques mentent-ils sur ces sujets, si ce n’est parce que nous les élirons pour ces mensonges, ou pour le moins, ne sanctionnerons pas ces mensonges qui sèment la division dans la nation ?
C’est notre mission, à nous disciples de Jésus, de nous démener sans limite pour la paix. François montre l’exemple. Il sera dans deux jours à Assise pour la paix. Qu’attendons-nous ? Nous n’avons aucune excuse. Ourdir la paix n’est pas plus compliqué que de privilégier ses intérêts. Reste de faire de la paix notre intérêt. Le voulons-nous vraiment ?

vendredi 9 septembre 2016

Car éternelle est sa miséricorde (24ème dimanche)


Cette semaine, nous nous retrouvons avec quelques prêtres. A la messe, partage d’évangile. Un des confrères, pour rendre compte de la sévérité de Paul dans une histoire de mœurs à Corinthe, avance que la miséricorde n’est évidemment pas sans conditions. La miséricorde ne peut tolérer, pire, encourager, n’importe quoi !
C’est juste le contraire des paraboles que nous venons de réentendre (Lc 15). Aucune contrition n’est exigée, aucune condition posée. On ne saurait rendre une brebis responsable de son égarement. Une pièce ne se perd pas toute seule ! Le berger comme la femme remue ciel et terre pour retrouver ce qui était perdu, oublie tout pour chercher, inconditionnellement.
Le fils revient. Le père ne lui demande rien. Il interrompt le boniment préparé. Il est hors de question d’entendre le fils se proposer comme journalier. Il est fils et ne peut être que fils. Il faut faire vite à l’habiller correctement pour lui rendre sa dignité et faire la fête. A courir se jeter au cou de son fils, le père rend impossible une discussion sur les conditions d’accès à la maison.
La miséricorde de Dieu est inconditionnelle. Il ne reste à ce prêtre plus que deux mois de l’année de la miséricorde pour l’entendre. Il ne reste à notre Eglise que deux mois pour profiter de l’année de la miséricorde et se convertir, changer sa conception de Dieu, changer de Dieu. Dieu est riche en miséricorde. Sa miséricorde s’étend d’âge en âge sur ceux qui le craigne, elle est sans limite.
Nous voulons que le coupable soit puni, ce n’est que justice. Sans aucun doute, la justice est nécessaire. Sans justice, tout ne serait que laxisme. Le mot est lâché, l’horreur qui nous tente visiblement beaucoup. Mais pour Dieu, la justice passe par la miséricorde.
De fait, il faut dire un non sans concession au mal. Le jugement, c’est cela, le non radical au mal, la condamnation du mal. Puissions-nous être pris par le non radical de Dieu au mal, refusant de pactiser avec le mal quitte à payer plus cher pour ne pas faire travailler des enfants ou sous-payer les travailleurs, y compris les agriculteurs par exemple. Refuser de pactiser avec le mal, quitte à ne plus vendre d’armes et à déséquilibrer la balance commerciale. Refuser de pactiser avec le mal, quitte à partager nos revenus. Refuser de pactiser avec le mal et obliger nos pays à sauver de la mer et de la mort les réfugiés politiques et économiques, à les accueillir, etc., etc.
Le mal, en Jésus, Dieu s’y est livré et y a perdu quelques plumes ! Le jugement consiste dans la radicalité du non qui nous engage comme Dieu en une lutte où nous risquons de perdre des plumes, un non qui aime et peut nous faire prendre les coups, plutôt que d’en donner. Le jugement de Dieu, le non au mal, c’est aussi à nous de le manifester par notre propre non au mal en son nom.
Nous voulons que le coupable soit puni. Mais nous sommes aussi coupables. Exigeons-nous la même rigueur du jugement ? Nous préférons évidemment la miséricorde, que nous réduisons de ce fait au pardon des péchés. Mais la miséricorde n’est pas le pardon. Elle est Dieu qui voit la misère de son peuple. J’ai vu la misère de mon peuple.
Reprenons nos paraboles. La pièce et la brebis ne sont pas coupables. Les paraboles montrent un Dieu qui ne cesse de chercher. Le fils pourrait bien représenter Jésus lui-même, parti vers un pays lointain, le nôtre, où il se dépense sans compter, où il aime sans compter, au point qu’on lui reproche d’être toujours avec les prostituées et les pécheurs, de gaspiller son bien avec des filles. Au point qu’on le traite de glouton. Au point qu’on le tue comme un malfaiteur, maudit qui pend au gibet. Il ne lui reste qu’à retourner chez le père, vidé (ekenôsen). Il a aimé jusqu’à l’extrême pour que nous, les hommes, soyons atteints par l’amour inconditionnel du père. Sa miséricorde s’étend d’âge en âge. Car éternel est sa miséricorde.
Dieu est miséricorde, saisi de pitié, pris aux entrailles. Le croyons-nous ou préférons-nous le dieu surveillant général qui met de l’ordre ? Dieu ne met pas d’ordre, il organise des fêtes quand il retrouve ceux qu’il avait perdus, quand il nous retrouve. Le puissant fit pour nous des merveilles, saint est son nom.

vendredi 2 septembre 2016

Haïr les siens pour suivre Jésus (23ème dimanche)


Il est des évangiles qui interdisent d’avoir bonne conscience. Qui d’entre-nous préfère le Christ aux siens ? Qui d’entre nous souhaite préférer le Christ aux siens au point de regretter de ne pas y parvenir ? Faut-il prêcher l’amour du Christ plus fort que l’amour familial ? Ne doit-on pas proposer une lecture moins radicale de notre texte (Lc 14, 25-33) ? Jésus demande-t-il vraiment à ce qu’on le préfère « à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères et sœurs, et même à sa propre vie » ?
Et encore, notre traduction, pourtant tout juste refaite, ne respecte pas le texte. Il est écrit : « Si quelqu’un vient à moi sans haïr son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs, et jusqu’à sa propre vie, il ne peut pas être mon disciple. »
Opter pour la lecture littérale, c’est dire qu’aucun ne peut être disciples de Jésus. Qui d’entre nous hait les siens pour suivre le Christ ? Sans doute seulement quelques fanatiques, ou personnes à plaindre que leurs familles auront persécutés.
La lecture littérale a l’intérêt de mettre en évidence une impossibilité. Il est impossible de vouloir être disciple de Jésus. Cela n’est pas à notre portée. Voilà qui interdit tout pharisaïsme. Les champions de la foi, qui donnent des leçons sur l’orthodoxie aussi bien que sur l’orthopraxie sont des charlots, des menteurs. Intégristes ou cardinaux inflexibles, personne ne peut jeter la pierre à personne, car personne ne peut être disciple.
Est-ce à dire que l’appel de Jésus à le suivre n’est qu’une impossible contradiction ? Non, si ce n’est pas nous qui sommes disciples, mais si c’est Jésus qui fait de nous ses disciples. La suite de Jésus n’est pas une option, quelque chose que l’on aurait choisi. Nous n’avons pas tellement choisi d’être disciples. Cela s’est imposé, s’impose à nous. Nous avons été saisis par un amour qui se propose. Comment l’enverrions-nous bouler ? Et ceux qui ne croient pas n’ont pas entendu ce que signifie cet amour. Sans quoi ils s’y livreraient aussi. Comment tourner volontairement le dos à un tel amour ?
Cette impossibilité évangélique se retrouve en tant d’autres versets, à commencer par « pour les hommes, c’est impossible, mais pour Dieu… » La lecture littérale interdit tout pharisaïsme et place chacun dans l’attitude de l’accueil. Nous accueillons un amour qui fait de nous des disciples. Prétendre que nous avons voulu être disciples, que nous l’avons choisi, est un mensonge, car qui ne hait pas les siens ne peut pas être disciple.
Mais faudrait-il haïr les siens et aimer ses ennemis ? Là encore, d’autres passages de l’évangile reviennent en mémoire. « Lorsque tu donnes un déjeuner ou un dîner, ne convie ni tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni de riches voisins, de peur qu’eux aussi ne t’invitent à leur tour et qu’on ne te rende la pareille. Mais lorsque tu donnes un festin, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles. » C’est juste avant notre texte. Le chapitre entier est fait de contradictions, comme la parabole, dont on ne sait pas pourquoi on est privé, des invités au festin de noce. Les invités ne viennent pas. On invite les gens que personne n’invite, on les force même à entrer. L’un d’eux n’a pas l’habit de noce et est mis dehors !
L’impossibilité évangélique, les contradictions ou les paradoxes sont indispensables à l’évangile autant qu’ils le structurent. Non seulement ils interdisent le pharisaïsme en désignant la grâce, la gratuité sans pourquoi et généreuse de Dieu, mais ils empêchent de prendre la foi, l’être disciples, pour des choses à accomplir, puisque c’est impossible. Etre disciples ce n’est pas des choses à faire, des obligations, en dehors du commandement de l’amour, de sorte que l’on n’est jamais quitte, jamais en règle. Mais n’est-ce pas justement ainsi avec l’amour, on n’est jamais quitte, toujours en dette et en quête ?
Ainsi, lire littéralement notre texte interdit de la lecture littérale ! Le fondamentalisme est impossible. Il n’est pas écrit qu’il est interdit d’être fondamentaliste, car les fondamentalistes pourraient encore lire littéralement cette interdiction. L’évangile est construit de telle sorte que toute lecture fondamentaliste explose en vol.
On sera d’ailleurs surpris de ce que personne en définitive, ne prenne l’ordre de haïr les siens pour être disciple au premier degré mais revendique une lecture littérale quand il s’agit du divorce. On sera étonné que personne ne prenne au sérieux l’amour des ennemis et des méprisés, pauvres, estropiés, boiteux, aveugles, ceux qui ne marchent pas droit, mais que l’on continue à prendre au premier degré l’interprétation du remariage après divorce comme un adultère. « Mais malheur à vous, les Pharisiens, qui acquittez la dîme de la menthe, de la rue et de toute plante potagère, et qui délaissez la justice et l’amour de Dieu ! Il fallait pratiquer ceci, sans omettre cela. » (Lc 11, 42)

jeudi 1 septembre 2016

Il partit sans savoir où il allait


Peut-être cela vous est-il arrivé cet été. Vous êtes partis sans rien connaître de votre destination. Une fois arrivé, vous n’aviez plus vos repères. L’expatriation offre le même genre d’expériences ; chaque fois que l’on découvre une nouvelle situation.
On est alors bien obligé de faire confiance, par exemple au chauffeur de taxi, dont on n’est pas sûr qu’il ait compris ce qu’on lui a dit. Faire confiance, compter sur l’autre, risquer des relations nouvelles. A partir, on note plus que de coutume que l’on ne peut pas vivre sans faire confiance aux autres, sans croire ceux que l’on ne connaît pas même. C’est bien une histoire de foi. « Par la foi, répondant à l’appel, Abraham obéit et partit pour un pays qu’il devait recevoir en héritage, et il partit sans savoir où il allait. » (He 11,8)
Ce type de confiance, de foi en l’autre est une pratique de la différence. Croire, c’est pratiquer la différence. Croire, c’est se risquer au jeu de la différence. Croire n’a pas alors un sens uniquement religieux ; nous sommes tous des croyants au sens où nous portons tous foi à ce que nous disent les autres, mêmes inconnus, lorsque nous leur demandons ne serait-ce que notre chemin ou l’heure. Ainsi fonctionne la société.
La pratique de la différence nous construit. Nous apprenons qui nous sommes par les autres. Le plus court chemin de soi à soi passe par autrui. Et voilà pourquoi il est si important de partir, précisément sans savoir où l’on va. Notre identité ne précède pas le dialogue et la rencontre, qu’elle rendrait possible, mais, jamais définitivement acquise, elle s’élabore dans le dialogue et la rencontre. La différence et la rencontre rendent l’identité possible. Cela est au cœur de la culture gréco-romaine, judéo-chrétienne, jusque dans la philosophie contemporaine, y compris athée. C’est cela la culture ou les valeurs occidentales. Mais…
Si Hermes est le dieu des voyageurs, des marchands et des traducteurs, il est aussi celui des voleurs ! En latin, un même mot dit ce qui est étranger et hostile. Il n’y a qu’un pas d’étrange à étranger et ennemi. Il est possible de tricher, de mentir dans la pratique de la différence ; la foi peut être abusée. Ne convient-il pas de se méfier de ce qui est différent, inconnu ? Alors que le monde est soumis à des migrations (économiques, touristiques, humanitaires, criminelles) et des brassages de populations, la violence est-elle notre avenir ? Faut-il fermer encore plus les frontières et se replier sur notre identité ?
Le terrorisme nous tend un piège identitaire. L’attentat du 14 juillet à Nice, l’assassinat du Père Hamel et les réactions nous le montrent. L’Eglise Catholique en France a tenu un discours de paix bien loin des populistes qui sollicitent nos suffrages. Le Président de la République en a, dit-on, remercié le Pape. Si jamais elle l’eut, la France n’a plus une identité homogène, faite de gaulois chrétiens. Comme l’Europe, elle est plus mixte que jamais. La différence est partout et tout proche. C’est un changement de civilisation. Cela peut faire peur. Toute la planète est en permanence connaît la différence pour la rencontre ou le conflit, la paix ou la guerre.
La pratique de la différence, croire en l’autre, c’est le chemin, non sans obstacles, de la paix. Ce n’est pas par syncrétisme que des musulmans sont allés à la messe après la mort du Père Hamel, mais pour vivre la rencontre, pratiquer la différence, construire une société de confiance. Les réactions identitaires, non seulement ne font que décupler la violence, mais encore, trahissent l’identité européenne et chrétienne. La communauté nationale n’est pas affaire de race, de sang ou de coutumes, mais le partage d’une commune humanité, la compréhension de l’humanité comme fraternité. Notre culture, c’est la conviction, sans cesse à regagner sur la peur, que le dialogue est le chemin de la paix autant que celui de la connaissance de soi. Opter pour l’identitaire, c’est laisser gagner la barbarie, c’est piétiner nous-mêmes ce que nous voulons défendre.
Partir sans savoir où l’on va est parfois risqué ; c’est cependant la définition même de la vie humaine, toujours rejouer la confiance, la foi.