vendredi 20 avril 2018

Qui veut servir ? (4ème dimanche de Pâques et journée des vocations)


Le 4ème dimanche de Pâques, la liturgie donne à lire un extrait du chapitre 10 de Jean, l’allégorie du bon pasteur. C’est aussi, depuis 55 ans je crois, la journée de prière pour les vocations, entendons les vocations de prêtres.
N’est-il pas curieux que l’on attribue le titre de pasteurs aux prêtres ? Dans le Premier Testament, devant l’incurie des prêtres, Dieu avait décidé qu’il serait lui-même le seul et unique pasteur de son peuple. Pour Jésus, s’il y a un pasteur du peuple de Dieu rassemblé, c’est lui. Jésus se range du côté du Père et prévient contre tous les autres qui ne sont que des mercenaires intéressés ou non fiables.
Le verset qui précède immédiatement notre texte (Jn 10, 11-18), et dont on ne sait pourquoi on nous en prive, ne peut être attribué qu’à Jésus. Il dit le sens de sa mission, de son pastorat : « Je suis venu pour que les hommes aient la vie et qu’ils l’aient en abondance ». La mission de Jésus n’est pas de faire des disciples, mais que les hommes aient la vie par lui, et l’aient en abondance. Voilà ce que personne d’autre que lui ne peut offrir.
Il est vrai, le chapitre 21 de Jean, plus tardif que les reste de l’évangile, fait de Pierre un pasteur. Le pécheur qui a renié a pour charge de paître les brebis (le mot de pasteur n’est cependant pas employé). Mais n’est-ce pas chaque disciple qui s’appelle Pierre, pécheur pardonné, pierre vivante avec laquelle Jésus construit en trois jours le temple de son corps ?
Le pastorat pour parler des évêques d’abord, puis aussi des prêtres, se repère par exemple chez Augustin, au début du 5ème siècle. Peut-on encore parler ainsi ? N’est-ce pas chaque chrétien qui par le baptême a été configuré au Christ, chargé d’annoncer l’évangile par toute sa vie ? A la différence de ce que pouvait dire le Bienheureux Antoine Chevrier, dans la seconde moitié du 19ème siècle, ce n’est pas le prêtre qui est un autre Christ, alter Christus, mais tout baptisé (dont les prêtres). Le concile Vatican II, développant l’appel universel à la sainteté souligné la dignité du baptême. Et bien lui en a pris. Les crimes du clergé ces dernières décennies, tant les affaires crapuleuses voire mafieuses à Rome que la pédophilie, discréditent tellement le clergé que l’on ne voit plus comment parler de pasteurs.
Il est curieux que personne ne désigne les ministres par le terme de « pêcheurs d’hommes », expression de Jésus lui-même pour désigner ses compagnons. Pasteur, terme réservé au Christ par l’évangile, est en revanche repris. Il faudrait réfléchir à ce point.
On nous dit que l’on manque de prêtres, en un refrain incantatoire. Jamais on ne dit pourquoi ni de combien on aurait besoin. On est installé dans un discours évident de la pénurie que personne ne discute, qui ruine le moral, comme si, jusqu’à la consommation des siècles, on manquera de prêtres.
Il faut dans notre Eglise un mode de gouvernement, assurément (je ne prends faute de temps que cet aspect du pastorat). Doit-il être le fait de vocations spécifiques ? Peut-être bien. Mais à deux conditions qui ne sont à peu près jamais respectées, d’où la crise de confiance envers les pasteurs.
Premièrement, on ne pourra être pasteur qu’à être au service. C’est le ministère qui définit le pastorat, et non le pouvoir. Pour tout disciple, et pour les pasteurs aussi, valent les mots de l’évangile. « Vous savez que ceux qu’on regarde comme les chefs des nations dominent sur elles en maîtres et que les grands leur font sentir leur pouvoir. Il ne doit pas en être ainsi parmi vous : au contraire, celui qui voudra devenir grand parmi vous, sera votre serviteur, et celui qui voudra être le premier parmi vous, sera l'esclave de tous. »
De sorte que, et c’est la seconde condition, gouverner n’est pas décider à la place des autres mais permettre à ce que tous soient associés à la prise de décisions. On peut dire qu’on en est loin quand on voit qu’il n’y a institutionnellement aucun contre-pouvoir dans les diocèses ; les évêques peuvent être, et sont souvent, des autocrates, et il n’y a rien à dire. Chaque baptisé doit pouvoir être associé à la conduite de la mission de l’Eglise.
Dans une société comme la nôtre où réussir sa vie signifie réussir dans la vie, avoir une bonne situation financière et professionnelle, il ne peut qu’y avoir crise des vocations. Qui veut servir ? Voilà la question. C’est une chance que plus personne ne croie au prestige du clergé. Pour conserver un privilège, certains confisquent et défigurent le ministère en en faisant une chose sacrée. La seule question est « Qui veut servir ? » et cette question a de l’avenir, non seulement dans l’Eglise, mais aussi dans le monde, si l’on veut arrêter de marcher sur la tête et laisser les puissants n’en faire qu’à leur tête. La journée de prière pour les vocations spécifiques a du sens pour le monde, et donc pour l’Eglise : « Qui veut servir ? »

vendredi 13 avril 2018

L'échec des apparitions (3ème dimanche de Pâques)


Le lectionnaire de l’année B est bien embêté. Il n’y a pas, dans l’évangile de Marc de récits d’apparition du Ressuscité. Du coup, il faut aller piocher ailleurs. La semaine passée, c’était l’apparition à Thomas rapportée par Jean, cette semaine la dernière apparition en Luc. Ensuite, Jean sera lu en complément de Marc, trop court semble-t-il.
Ce faisant, on escamote la théologie de Marc pour qui les apparitions ne méritent pas d’être racontées, selon qui, les apparitions sont un échec. On se rappelle qu’à voir comment Jésus était mort, le centurion avait confessé l’identité de Jésus : « pour de vrai, cet homme était le fils de Dieu ». C’est à voir mourir Jésus, comme un criminel, rejeté, abandonné et moqué par tous, disciples compris, sauf un bon groupe de femmes, que l’on peut connaître qui il est. Dieu est définitivement identifié à l’homme humilié en train de mourir, à l’homme pécheur dont la vie est un échec. « Dieu l’a fait péché pour nous » dit Paul, « Dios lo hizo pecado para nosotros » (2 Co 5, 21).
L’évangile de Marc est écrit pour les perdants de l’histoire, « ceux dont on n’a plus souvenir » (Ps 87), du point de vue des perdants. Il n’y a pas de happy end en Marc, avec tambours et trompettes, tremblements de terre et ouverture des tombeaux comme chez Matthieu. A jamais Jésus demeure le crucifié. C’est ainsi que le désigne aux femmes le jeune homme en blanc : « Vous cherchez Jésus de Nazareth, le crucifié, il s’est réveillé, il n’est pas ici, voyez l’endroit où on l’avait mis. »
« Les femmes sortirent alors et s’enfuirent loin du tombeau, car elles étaient toutes tremblantes de crainte. Et elles ne dirent rien à personne, parce qu'elles avaient peur. » C’est sur ces mots que s’achève le texte. L’apparition résurrectionnelle est un échec et il semble qu’il ne puisse en aller autrement, parce chercher à voir le Ressuscité, comme Thomas, c’est esquiver la foi.
Les lecteurs ne Marc n’ont pas supporté cet évangile par trop intempestif, qui coupe court au merveilleux. Ils ont rajouté des versets, s’inspirant de l’évangile de Luc en particulier, puis multipliant le merveilleux ; serpents venimeux et poisons ne peuvent atteindre les disciples.
A dire vrai, Marc n’est pas le seul à se méfier des apparitions, et pareillement, les lecteurs de l’évangile de Luc ont rectifié son texte. En Luc, au chapitre 24, le dernier, il y a trois apparitions du Ressuscité. D’abord aux femmes. « Mais ces propos semblèrent aux disciples du radotage, et ils ne les crurent pas. » Vient ensuite le récit des disciples d’Emmaüs. C’est là que le texte a été retouché, quitte à créer des incohérences. On a le nom d’un seul des disciples Cléophas ; quand ils rentrent à Jérusalem, les disciples ne peuvent raconter leur histoire, Pierre, avant, leur dit que le Seigneur est ressuscité. On ne sait comment d’un seul coup, il le sait. Luc n’aurait pas pris la peine de nous le raconter ?
Nous savons par certains manuscrits qu’un autre texte plus cohérent existe, ou les deux disciples, Cléophas et Simon, un juif et un grec, viennent annoncer aux disciples ce qui s’est passé sur la route. Cléphas annonce aux Onze : « C’est bien vrai, le Seigneur est ressuscité et il est apparu à Simon », son collègue. On n’appelle pas Pierre Simon normalement.
C’est seulement dans la troisième apparition, lue aujourd’hui (Lc 24, 35-48), qu’enfin les disciples croient. Et encore, il faut que Jésus montre ses mains et ses pieds, mais « ils n’osaient pas encore y croire » ; Jésus mange alors du poisson « devant eux ». Le texte se finit d’ailleurs sans que l’on sache s’ils croient. Luc répète ce qui s’était déjà passé pour les disciples sur le chemin d’Emmaüs, relecture des Ecritures et de la vie de Jésus.
Il a fallu s’y reprendre par trois fois ; soit que l’on veuille allégoriquement dire l’échec des révélations antérieures, à l’humanité, aux Juifs pour qu’enfin les disciples de Jésus connaissent le vrai visage de Dieu, soit que l’on veuille souligner que les apparitions, ça ne marche pas, et que le problème n’est pas l’apparition (voir) mais la foi (croire).
Et nous, où en sommes-nous ? Nous affirmons la résurrection avec la même force d’évidence que les apparitions. Nous avons appris que Jésus est ressuscité. Est-ce cela être disciple ? Cela change-t-il quelque chose en nos vies ? Sommes-nous plus saints que les autres ? Pauvre Eglise qui voit si peu des siens surpasser en sainteté le reste des hommes. Les vérités, les apparitions, voir, cela ne change rien, ça ne marche pas. Voilà ce que disent Marc et Luc.
Il faut consentir à nous abandonner en confiance à celui qui a le pouvoir de changer nos vies. Parce que nos vies seront des vies retournées, converties, il sera possible que nous et d’autres croient que le Crucifié est vivant, que le rebut de l’humanité est son avenir.

dimanche 8 avril 2018

Thérèse de Jésus, une vie de disciple dans un monde sans Dieu

Vient de sortir

Revue Christus

Thérèse de Jésus (1515-1582) est maîtresse de vie dans l’Esprit. L’auteur propose de se mettre à son école. Il est question de désir de Dieu, d’amour fraternel, de femmes dans l’église, de prière......

vendredi 6 avril 2018

Sois croyant ! (2ème dimanche de Pâques)


Il faut déserter le voir, il faut quitter la preuve. Quand il y a une preuve, il n’est plus utile de faire confiance. La preuve c’est l’obsolescence programmée de la foi. La preuve tue la foi.
C’est vrai entre nous comme avec Dieu. Que serait la foi ou la confiance de celui ou celle qui ferait suivre son conjoint pour s’assurer de son entière fidélité ? Elle n’existerait plus. C’est précisément parce qu’elle n’existerait pas cette confiance, qu’il aurait recours à une surveillance.
Il n’y a pas de confiance sans l’éventualité, la possibilité du doute et de la trahison, comme il n’y a pas de connaissance sans la possibilité de l’erreur. L’assurance-vie, c’est pour la mort. Vivant, on n’y est pas éligible, on n’a pas d’assurance ! Une foi qui ne serait pas soumise à la faiblesse, à la fragilité de son statut, n’est pas la foi. La foi n’est pas plus assurée qu’elle n’assure. Croire, même si cela donne de la force, à supposer que cela donne de la force, c’est toujours la faiblesse de croire.
Voilà ce que Thomas n’a pas compris, qui veut des preuves, les marques des clous et la main dans le côté blessé du Seigneur. Il s’interdit la rencontre du Seigneur, il s’interdit la foi, et l’on peut penser que c’est pour cela qu’il ne pouvait pas être présent lorsque, « le soir venu, en ce premier jour de la semaine, alors que les portes du lieu où se trouvaient les disciples étaient verrouillées par crainte des Juifs, Jésus vint, et il était là au milieu d’eux ».
Bien sûr, on ne va pas croire n’importe quoi. Mais avant de parler du contenu, il convient de parler de la personne à qui l’on porte foi. Comment se fait-il que Thomas ne fasse pas confiance aux dix autres qui lui disent avoir vu le Seigneur, ni à ce que le Seigneur a raconté, à travers sa vie, ses gestes, ses signes, ses paroles ? Non seulement, Thomas ne croit pas ce que disent Jésus et les dix autres, mais il ne leur fait pas confiance, il ne les croit pas.
Bien sûr, on ne va pas croire n’importe quoi, et notre raison, notre rationalité devra dénoncer les superstitions, supercheries, affabulations, mythologies. Et en matière religieuse, c’est monnaie courante. J’en connais qui courent les apparitions mariales mais qui ne font pas confiance à leur curé ou évêque, qui s’en remettent aux astres ou au loto mais ne sont pas prêts à faire confiance aux évangiles comme paroles de vie.
C’est que l’on confond le merveilleux, fantastique, qui en impose, et l’humble chemin de la confiance qui ne paie pas de mine. Le tape-à-l’œil se vend mieux que ce qui ne se découvre que dans le service des autres. Rappelons-nous comment le centurion de l’évangile de Marc parvient à la confession de foi, en voyant comment Jésus avait expiré, comme un criminel, au milieu des criminels, humilié, raillé, abandonné. C’est sûr, ça attire moins que le rêve, fût-il infantile, de toute puissance.
Si nous voulons être disciples, si nous voulons être croyants, si nous voulons pratiquer la foi, il nous faut premièrement nous en remettre aux autres, à d’autres, et deuxièmement, consentir à la faiblesse de la foi. La fragilité de la foi est celle de l’absence d’assurance en forme de preuve et le lieu même de la révélation, un homme qui meurt dont chaque homme souffrant est l’icône.
Nombre de chants que l’on nous fait prendre dans les églises, outre la qualité médiocre de leur musique et de l’accord entre le texte et les paroles, nous vendent un Dieu de grandeur, qu’il faut louer. Il est puissant, présent, toujours. Mais non, ce n’est pas ainsi. Et c’est grave si les mots pour chanter la foi détournent du chemin de la foi, de la faiblesse de croire.
« Ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes. Aussi bien, frères, considérez votre appel : il n’y a pas beaucoup de sages selon la chair, pas beaucoup de puissants, pas beaucoup de gens bien nés. Mais ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre les sages ; ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre ce qui est fort ; ce qui dans le monde est sans naissance et ce que l’on méprise, voilà ce que Dieu a choisi ; ce qui n’est pas, pour réduire à rien ce qui est, afin qu'aucune chair n’aille se glorifier devant Dieu. » (1 Co 1, 26-28)
Nous savons, d’expérience, qu’elle est belle la confiance qui ne tient qu’à l’autre et la relation que nous avons. Nous savons qu’elle est vie, qu’elle fait vivre cette confiance, et qu’elle se manifeste confiance précisément lorsque l’autre n’est pas là. Certes, c’est fête à son retour. Mais dans le suivi des jours et des heures, sur sa parole, nous comptons et ainsi vivons-nous. Ce que nous vivons entre nous est parabole de ce à quoi Jésus nous appelle lorsqu’il commande : cesse d’être incrédule, sois croyant.